This page is also available in / Cette page est également disponible en:
English (Anglais)
On ne présente plus Thomas Hampson. À bientôt 70 ans, le baryton lyrique américain continue de parcourir le monde, non seulement comme chanteur et récitaliste, mais comme professeur de chant. Il a fait ses classes auprès de pédagogues qui eux-mêmes avaient appris de grands maîtres. Aujourd’hui, il transmet à de jeunes artistes sa passion pour la mélodie, notamment à la Lied Academy de Heidelberg. Le 26 avril, il présentera un récital au Club musical de Québec et, quelques jours auparavant, chantera Don Alfonso dans Così fan tutte à la Maison symphonique. La Scena Musicale a recueilli ses propos la veille d’un récital à Bonn, en Allemagne, consacré au célèbre Winterreise de Schubert.
Home

S’il y a un endroit où M. Hampson aime poser ses valises, ce n’est pas quelque part aux États-Unis ou ailleurs, mais auprès des siens. « Le lieu où je me sens le plus chez moi est essentiellement l’espace que ma femme [Andrea Heberstein] et moi avons bâti pour notre famille. Nous avons vécu à Zurich et vivons maintenant à Vienne. J’ai 4 enfants, 5 petits-enfants, une épouse miraculeuse. J’ai mon étude, ma maison, mon art, mes livres… Tout cela est mon refuge. »
Son art, comme il le dit, a commencé par la découverte des mélodies. « Ma première professeure était une religieuse – sœur Marietta Coyle – qui avait étudié avec Lotte Lehmann dans les années 1950, puis avec Pierre Bernac à Paris. Elle était enthousiasmée par mes capacités innées. Elle m’a dit que je devrais continuer à explorer la fibre artistique qu’elle disait entendre lorsque je chantais, ce qui était beaucoup à concevoir pour un jeune de 17 ou 18 ans. Je suis retournée la voir et nous avons commencé par des mélodies de Schubert, de Schumann et de Fauré. Elle m’a remis un tas de livres de musique ainsi qu’une pile d’enregistrements. Dès le départ, j’ai entendu Fischer-Dieskau, Hermann Prey, Pierre Bernac, Gerald Souzay… “Voilà ce qui se fait de mieux, me dit-elle. Allez voir si quelque chose illumine votre esprit” », se souvient M. Hampson.
L’opéra est venu plus tard, par l’entremise d’un autre professeur rencontré peu après. La voix du jeune baryton était posée et sortait déjà du lot. « J’avais une voix musicale, une voix lyrique suffisamment forte à la base, mais néanmoins une de ces voix qui avaient un effet “waouh”. J’ai découvert la musique écrite pour mon type de voix dans le rôle de Guglielmo dans Così fan tutte et celui de Figaro dans Le Barbier de Séville. Mon professeur à cette époque était Horst Günter, qui a passé 40 ans de sa vie sur scène. C’est avec lui que j’ai vraiment appris mon jeu de scène. »
Aujourd’hui, M. Hampson se trouve à partager de nombreux points communs avec son ancien mentor, notamment en termes de longévité et de style de carrière. Ses succès à l’opéra, comme son interprétation iconique du Largo al factotum de Rossini, ne doivent pas faire oublier la diversité des lieux et des répertoires dans lesquels on a pu l‘entendre. « Quand j’ai commencé, il était encore normal de faire de la radio, des récitals, de l’opéra, des concerts dans une certaine mesure. La télévision a fait son apparition et c’est devenu très important, avec les enregistrements et tout. L’idée d’un chanteur aux multiples genres musicaux est loin d’être absurde et une fixation sur les catégories de chanteur de mélodies, chanteur en concert ou de chanteur d’opéra m’a toujours rebuté. Tout jeune chanteur devrait apprendre des chansons dès ses premières études et continuer à le faire au fur et à mesure qu’il ou elle s’ouvre au répertoire d’opéra adapté à sa voix. Une jeune femme qui peut chanter Suleika de Schubert aura plus de facilité à interpréter Pamina dans La Flûte enchantée que l’inverse. »
De fait, une mélodie peut offrir autant de défis qu’un air d’opéra. « C’est beaucoup plus exigeant sur le plan vocal que ce que l’on pourrait croire, principalement en raison des différents caractères à exprimer d’une chanson à l’autre. Il faut apprendre à chanter, à comprendre le fonctionnement du langage et de l’intonation. Toute la psychologie qui se cache derrière le choix des mots réside en vérité dans le langage musical. Comme l’art de la mélodie, je pense que le monde de l’opéra est un livre ouvert sur la vie, un laboratoire du comportement humain. Il ne s’agit pas d’une intrigue, mais d’un dilemme qui vient donner à un texte particulier son épaisseur. Chaque trio, chaque sextuor, soulève des questions. Pourquoi sont-ils ici ? Qu’est-ce qui les torture intérieurement ? »

Technologie et enseignement
Depuis 2003, ce passionné de mélodies est à la tête de la Hampsong Foundation, une plateforme numérique qui regorge de ressources textuelles, audio et vidéo sur les œuvres, les compositeurs et les interprètes du répertoire. Il a conçu le site pour les jeunes chanteurs partout dans le monde, les curieux, mais aussi pour les organisateurs de concerts en quête d’inspiration. Et tout ça gratuitement !
Plus que l’opéra, la mélodie a pour richesse de réunir deux formes d’art sur un pied d’égalité, une richesse qui, selon l’interprète américain, est sous-estimée. « La poésie mise en musique est un double pilier d’information. Pour comprendre un poème, il faut comprendre le moment, l’origine, les idées culturelles qu’il véhicule. Une conversation esthétique, historique, sociologique et économique peut s’établir entre un poète et un compositeur. Chaque mélodie est comme un kaléidoscope culturel, un journal intime à propos de ce qu’ils étaient ou de ce qu’ils sont. Cela m’a toujours fasciné. »
Hampson veut voir dans les nouveaux moyens de communication une vraie chance pour une meilleure connaissance de l’art vocal. « Je crois beaucoup aux avantages de la technologie. Bien sûr, il y a de grands risques et nous nous trouvons à un moment particulièrement volatile de notre civilisation. Mais la technologie signifie aussi les médias sociaux et l’accès aux bibliothèques. J’enseigne dans une classe de lied, j’ai des projets d’enseignement dans diverses maisons d’opéra et j’essaie d’encourager mes jeunes collègues. Ils ont un accès beaucoup plus direct et personnel aux enregistrements, aux partitions et aux références que je n’en avais à leur âge.
Aujourd’hui, je leur fais des listes de lecture Spotify ou Idagio. J’ai créé de merveilleux programmes pour la Fondation Hampsong, intitulés Iconic Voices. Je reste convaincu que beaucoup d’entre eux ne connaissent pas les grands noms tels que Lotte Lehmann, Elisabeth Schumann, Giuseppe de Luca, Beniamino Gigli… C’est un monde de chant et de son qui devrait être dans nos têtes. »
Musique et poésie d’Amérique
S’il a longtemps défendu des répertoires et des artistes du Vieux Continent, parfois oubliés, M. Hampson a souhaité tout autant mettre en lumière l’art vocal qui s’est développé dans son pays natal. Son autre grande plateforme numérique, Song of America, illustre à merveille le profond attachement à ses racines et à l’expression dans sa langue maternelle par le biais de la littérature. « Les Américains ne sont pas particulièrement attachés aux vagues culturelles qui les ont amenés ici. Ils sont très focalisés sur l’instant présent, à mon grand regret. Cet héritage culturel tombé dans l’oubli est une énorme erreur. »
Le monde entier se porterait certainement mieux si l’art avait une place plus importante, d’après M. Hampson. « Les arts peuvent offrir un dialogue qui transcende ce que nous observons actuellement, c’est-à-dire une politique de la transaction préoccupée par ce que chacun peut retirer de l’autre. Cette façon de penser n’a rien à voir avec l’esprit artistique. Les arts offrent un havre de paix où l’on peut arrêter le temps et réfléchir à une présence plus grande que nos vies respectives. Je pense que les gens en ont vraiment envie et qu’ils en ont besoin. Oui, la Realpolitik fait extrêmement de dégâts dans de nombreux pays aujourd’hui et non des moindres dans mon propre pays. C’est absurde, obscène, et je m’y oppose avec véhémence. »
Récital à Québec
Face au climat ambiant et à la guerre qui menace de partout, M. Hampson offrira un programme de mélodies sur le thème de la liberté, incluant des poèmes de ses compatriotes Langston Hughes et Walt Whitman.
« Programmer un récital, c’est raconter une histoire, concevoir une dramaturgie. J’essaie toujours de regrouper différents compositeurs autour d’un sujet particulier. Il s’agit ici de liberté. La question sous-jacente est de savoir ce que nous chantons pour défendre un pays, ce que nous chantons pour exprimer de la pitié envers celles et ceux que nous avons perdus. Je ne suis pas un pacifiste, mais un moraliste. Je pense que nous devrions nous poser de sérieuses questions sur ce que nous faisons de nos actes d’agression et de notre défense de l’identité. J’ai choisi une première partie en allemand (Freiheit), une seconde en anglais (Freedom) en allant de Zemlinsky, Mahler et Hindemith à Whitman et Hughes, en passant par des compositeurs moins connus. Les Mélodies tziganes de Dvořák s’inscrivent dans ce cadre. Pour mes amis de Bratislava ou de Budapest, la liberté est à la source de la mentalité tzigane. On la trouve dans l’air, dans les manches retroussées, dans les chants de leur mère, dans leur exploration de la nature. Au fond, la liberté est le but ultime de l’expression de soi. »
Pour finir la soirée en beauté, M. Hampson n’exclut pas d’offrir un rappel en français. Dernièrement, il a eu l’occasion d’interpréter l’air célèbre d’Escamillo en concert, un air qu’il ne pensait pas être adapté à sa voix. « Le répertoire vous trouve plus que vous ne le trouvez. Je ne pense pas que ma voix ait beaucoup changé. Cependant, je ne vais pas gâcher le souvenir que j’ai de moi chantant Le Barbier de Séville. Je reste plus heureux dans le registre aigu. J’ai toujours mes fa aigus et mes fa dièse brillants. J’ai eu beaucoup de plaisir à chanter Escamillo. Je ne le ferais probablement pas dans le cadre d’une production, mais pourquoi pas dans les galas. »

Così à Montreal
Il y a des compositeurs que le baryton a rarement interprétés et d’autres avec qui il entretient une longue histoire, dont Mozart. Les 23 et 25 avril prochains à la Maison symphonique, il renouera avec Così fan tutte à la fois comme chanteur et metteur en scène.
Le rôle de Guglielmo lui a offert ses premiers succès en carrière, mais le personnage de Don Alfonso ne lui est certainement pas étranger. « On peut penser qu’il s’agit d’un rôle de vieillard qui nécessite une voix plus grave, mais en fait, j’ai moi-même enregistré Alfonso sous la direction d’Harnoncourt dès la fin des années 1990. J’ai chanté Guglielmo probablement 150 fois dans ma vie. Mozart est un génie incroyable, fondamental pour tout chanteur qui souhaite aborder l’opéra. Il a joué un rôle important au début et même tout au long de ma carrière. J’ai beaucoup chanté Don Giovanni ainsi que le comte Almaviva. J’ai ensuite élargi mon répertoire aux premiers opéras de Verdi, aux opéras français avec Michel Plasson. Revenir à Don Alfonso est un merveilleux défi. J’incarnerai avec bonheur cet oncle fantasque, quelque peu cynique, prêt à manipuler un quatuor d’amoureux pour qu’au final ils se rendent compte de l’absurdité blessante dans laquelle ils se sont eux-mêmes plongés. Le génie extraordinaire de Mozart réside dans sa musique, d’abord, et dans la construction et le déroulement des histoires. Franchement, sans Mozart, nous n’aurions pas Verdi. La filiation entre les deux compositeurs est presque directe. »
L’idée de mettre en scène Così fan tutte est venue avec l’expérience de l’avoir chanté tant de fois, confie M. Hampson. « Le fait d’avoir travaillé avec de grands producteurs comme Jean-Pierre Ponnelle, sur Così en particulier, me donne une certaine perspective. J’aime la symétrie, la jeunesse de ce quatuor aveuglé par l’amour. Il y a quelques opéras que je mettrais volontiers en scène, mais je préfère chanter et enseigner. Il ne faut pas y voir le début d’une nouvelle carrière de metteur en scène. Idem pour la direction d’orchestre. J’aime la musique, j’aime ce que je fais et je suis très reconnaissant de pouvoir continuer à le faire. »
This page is also available in / Cette page est également disponible en:
English (Anglais)