Angine de Poitrine et musiques alternatives : Une histoire ancienne

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Rien ne semble désormais arrêter l’ascension d’Angine de Poitrine. Le groupe québécois de l’heure, dont la chanson Fabienk s’est classée numéro 1 mondial sur Spotify en avril 2026, a mis un certain temps avant d’émerger, mais cette fois, c’est parti !

Contrairement à ce que plusieurs fans veulent bien croire, Khn et Klek – les prénoms d’artistes que se sont donnés les deux complices masqués – ne sont pas des extraterrestres. Ils ne sont pas nés sur une planète à pois blancs ou noirs, hors des limites de notre système solaire. Tous deux originaires de La Baie, ces artistes à la guitare, aux voix et à la batterie ont réussi à se frayer un chemin dans des cercles tantôt institutionnels, tantôt anti-institutionnels assumés de la région de Saguenay.

Entre 2013 et 2023, avant de former Angine de Poitrine, on a pu les trouver aussi bien dans des lieux punk, à jouer leur propre musique punk, que sur la scène – non moins alternative – du Centre d’expérimentation musicale (CEM) de Chicoutimi. C’est là, dans les studios de cet organisme de soutien aux artistes en musiques de création, que le duo d’alors a enregistré en 2016 ses deux premiers albums, confiait le directeur général et artistique, Guillaume Thibert, dans un entretien au Devoir.

En retour, les deux interprètes ont participé, au sein de plus grands ensembles ou à titre de solistes, à la création d’œuvres de compositrices et compositeurs en résidence au CEM. Parmi leurs mentors figure René Lussier, guitariste autodidacte inclassable à la croisée du jazz, de la musique actuelle et du bruitisme.

Imaginez des contextes de diffusion similaires aux ateliers de composition organisés par la Société de musique contemporaine du Québec, Oktoecho, le Nouvel Ensemble Moderne ou encore le genre d’événements offerts au Festival international de musique actuelle de Victoriaville. On est ici au cœur d’une démarche artistique sérieuse – avec notation musicale à l’appui, sinon avec formes musicales improvisées.

Khn de Poitrine. Photo : FriseIntense/Wikimedia Commons

Une dizaine d’années se sont donc écoulées entre la création du groupe d’origine et Angine de Poitrine, une période durant laquelle Khn et Klek ont absorbé une quantité de savoirs, d’influences et de styles pour arriver à l’expression d’une modernité pleinement informée. La construction de leur identité visuelle, désormais partout sur Internet, et le contenu de leurs publications témoignent d’une profonde connaissance des mouvements d’avant-garde du XXe siècle. D’évidence, les musiciens se sont approprié des notions telles que l’art subversif et le retour aux formes géométriques, élevées au rang de symboles, qui font certainement partie du langage moderniste.

On leur reconnaît également un goût pour les titres courts et énigmatiques. Avec la sortie de l’album Vol. 1 en 2024, les deux complices poussent la logique jusqu’au bout en généralisant les consonnes et les syllabes rudimentaires, dans la lignée du dadaïsme dont ils se revendiquent eux-mêmes.

Le fait qu’ils emploient tout un éventail de qualificatifs comme « Mantra rock » et « Dada » pour décrire leur processus créatif rappelle, à moindre échelle, le recours aux manifestes dans l’histoire de l’art moderne (dadaïsme, futurisme, surréalisme… tout courant artistique a fait paraître un texte fondateur pour assurer sa pérennité). En musique du XXe siècle, l’élaboration de la pensée du compositeur par écrit et l’explication de texte comptent parfois autant, sinon plus que le résultat sonore. Angine de Poitrine n’est pas loin de tomber dans le même excès.

Un autre qualificatif qui mérite notre attention est celui de « pythago-cubiste », allusion évidente aux formes angulaires évoquées plus haut et qui ont façonné l’art abstrait. En l’occurrence, le triangle est un symbole phare. Il orne le costume des musiciens en plus d’être devenu un geste de ralliement, comme s’il s’agissait d’un rituel collectif nouveau. Les uns et les autres joignent leurs deux mains avec l’index et le pouce dans toutes sortes de contextes, aussi bien en communion avec Khn et Klek que sur les réseaux sociaux au moyen d’émoticônes subliminales.

L’univers pythagoricien, agrémenté de pois noirs et blancs parfaitement circulaires, se fait aussi sentir sur le plan musical. Dans une entrevue à nousTV Saint-Hyacinthe en octobre 2024, le batteur avait décrit le style de leur précédente formation comme étant du « math punk ». Force est de constater que l’irrégularité de la métrique – nombreux passages de 7/8 à 2/4 et de retour à 7/8 – la complexité des rythmes, difficiles à retranscrire sur partition, et les silences abrupts font toujours partie de leur marque de fabrique.

En revanche, la technique vocale qui était autrefois celle du guitariste a été presque abandonnée aujourd’hui. Cette voix perçante, appelée scream ou harsh vocal dans le jargon punk, a été remplacée par des sons gutturaux, pour s’adresser à la foule, et des interjections de voix filtrées dans des chansons comme Fabienk et Mata Zyklek. Avec pareil éventail de techniques hors du commun, Khn et Klek peuvent passer sans problème pour des extraterrestres !

Klek de Poitrine. Photo : FriseIntense/Wikimedia Commons

Au chapitre des nouveautés, il y a bien sûr les costumes, les masques et les nez de forme phallique, mais aussi et surtout la guitare et la basse microtonales fusionnées en un seul instrument. Celui-ci offre aux frères de Poitrine la possibilité d’explorer de nouveaux horizons sonores tels que les gammes de la musique traditionnelle indienne. Leur approche de l’interprétation, incluant un module de bouclage électronique actionné par les doigts de pieds du guitariste, est non moins savante que celle qui était la leur au Centre d’expérimentation musicale.

Une enquête et un recoupement d’informations ont été réalisés notamment à partir de l’entretien de Guillaume Thibert, mentionné dans l’article, tout en respectant l’anonymat des artistes. Pour plus d’info sur le calendrier et la musique du groupe, visitez anginedepoitrine.com.

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A propos de l'auteur

Justin Bernard est détenteur d’un doctorat en musique de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur la vulgarisation musicale, notamment par le biais des nouveaux outils numériques, ainsi que sur la relation entre opéra et cinéma. En tant que membre de l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM), il a réalisé une série de capsules vidéo éducatives pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Justin Bernard est également l’auteur de notes de programme pour le compte de la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal et du Festival de Lanaudière. Récemment, il a écrit les notices discographiques pour l'album "Paris Memories" du pianiste Alain Lefèvre (Warner Classics, 2023) et collaboré à la révision d'une édition critique sur l’œuvre du compositeur Camille Saint-Saëns (Bärenreiter, 2022). Ses autres contrats de recherche et de rédaction ont été signés avec des institutions de premier plan telles que l'Université de Montréal, l'Opéra de Montréal, le Domaine Forget et Orford Musique. Par ailleurs, il anime une émission d’opéra et une chronique musicale à Radio VM (91,3 FM).

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