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Thomas Tallis, Josquin des Prez, Giovanni Pierluigi da Palestrina… ces compositeurs ne représentent qu’une partie du répertoire des Tallis Scholars au long de leur riche histoire. « Nous avons fait de [l’interprétation d’œuvres vocales de la Renaissance] une activité majeure à l’échelle internationale, estime le chef d’orchestre fondateur Peter Phillips. Nous avons commencé à Oxford, puis nous sommes allés à Londres et de là, nous nous sommes étendus. »
Depuis leur création en 1973, les Tallis Scholars ont donné plus de 2500 concerts dans plus de 16 pays et ont publié plus de 60 albums sur leur propre étiquette, Gimmel Records. L’ensemble peut également se targuer d’un palmarès impressionnant, avec de multiples nominations aux prix Grammy, son intronisation au Gramophone Hall of Fame (2013) et le prix de l’Enregistrement de l’année décerné par le BBC Music Magazine (2021) pour son intégrale des messes de Josquin des Prez.
L’attention portée par l’ensemble aux œuvres vocales sacrées de la Renaissance a mené, au cours de ses 52 années d’existence, à une véritable renaissance pour ce genre musical. Phillips explique comment les Tallis Scholars furent parmi les premiers à se consacrer exclusivement au répertoire de cette époque. « À nos débuts, seuls les offices religieux offraient des moments d’écoute pareils. Si on avait de la chance, on pouvait entendre un motet de Byrd en assistant à des vêpres. »

Jusqu’au milieu du XXe siècle, la musique de la Renaissance était soit étudiée à l’université, soit jouée lors des liturgies religieuses. Phillips s’est imposé comme une figure majeure du renouveau de la musique ancienne, un mouvement d’interprétation révolutionnaire né dans les années 1970 et dont l’objectif était de diffuser la musique de compositeurs du Moyen-Âge, de la Renaissance et de la période baroque dans des concerts publics, alors dominés par les opéras et les symphonies du XIXe siècle. « Les idées sous-jacentes de cette [interprétation historiquement informée] étaient si puissantes que presque tous les ensembles et festivals d’aujourd’hui s’inscrivent dans sa lignée, que ce soit par l’utilisation du vibrato, les styles d’archet, la légèreté des textures ou les tempos », écrivit Phillips dans une chronique du Spectator, un magazine culturel britannique.
Ce renouveau ne cherchait pas seulement à intégrer la musique ancienne aux programmes de concert, mais aussi à intégrer de nouvelles approches dans l’interprétation de ces compositeurs. La grandeur émotionnelle et les textures riches qui étaient la norme jusque-là ont été remplacées par un son plus pur et plus direct. Pourtant, « le regain d’intérêt pour ce qu’on appelait la musique ancienne a été un événement culturel qui dépassait le simple cadre de la production sonore », poursuivait Phillips dans la même chronique. Il y avait aussi « des codes vestimentaires et des habitudes alimentaires » qui accompagnaient le mouvement – des efforts considérables pour s’immerger dans l’univers des compositeurs et redécouvrir leur musique de manière dépouillée.
Malgré tous ces efforts, Phillips affirme que l’authenticité demeure impossible. « Nous n’avons aucune idée de ce à quoi une telle interprétation ressemblait », dit-il. C’est plutôt la musique elle-même qui lui dicte comment elle devrait être jouée. À l’instar d’une cathédrale de la Renaissance, les messes de Palestrina et de Des Prez sont riches de détails, tout en formant un ensemble sublime et harmonieux. Ces qualités ont captivé Phillips, le guidant vers le « son idéal » qu’il nourrit en lui depuis toujours.
À la recherche du son idéal
En 1973, alors étudiant à Oxford, Phillips réunit ses camarades pour chanter de la musique vocale de la Renaissance. Ils commencèrent par donner des concerts « de premier cycle, dans le style amateur ». C’est à cette époque que Phillips se mit en quête du son idéal. « J’essayais de l’obtenir avec les chanteurs à ma disposition, il y a 52 ans, se souvient-il. Je m’y efforce encore chaque fois que je monte sur scène. Aujourd’hui, j’y parviens plus facilement qu’à nos débuts […] Clair, brillant, agile et puissant, ce son doit avoir une assise vraiment solide », précise-t-il. Si « puissant » n’est peut-être pas le premier adjectif qui vient à l’esprit lorsqu’on pense à la musique chorale ancienne, Phillips souligne l’importance cruciale de la projection vocale. « Nous chantons dans des salles de concerts symphoniques, sans amplification », explique-t-il, se remémorant un récent concert à l’Opéra de Sydney devant 3000 spectateurs. « Je veux que mes chanteurs projettent leur voix, mais pas comme des chanteurs d’opéra [car]je ne veux pas perdre la clarté de la musique. »
La marque des Tallis Scholars reste la pureté des voix a cappella. Leurs prestations exigent des chanteurs une justesse impeccable, précise Phillips. « Dès que les voix s’entrechoquent à cause d’une fausse note, on ne perçoit plus les détails. La polyphonie [de la Renaissance]est entièrement constituée de lignes absolument fascinantes lorsqu’on parvient à les entendre toutes. Si l’on chante de façon lyrique, ce ne sera pas juste, car le vibrato déforme la justesse. »
Phillips se souvient qu’à l’époque où les Tallis Scholars ont commencé à se produire, il était « impossible de faire carrière dans le chant en dehors des grands rôles de soliste. » Le style lyrique – passionné et avec beaucoup de vibrato – était la référence absolue. Le paysage musical actuel, selon lui, est en pleine mutation. De nos jours, « un jeune chanteur peut bien gagner sa vie en chantant ce que l’on appelle le chant droit – juste, sans vibrato. »
Alors que l’opéra met en vedette le soliste, la polyphonie de la Renaissance repose sur l’entrelacement de nombreuses voix dans une trame contrapuntique. « C’est une musique très égalitaire, estime-t-il. Les lignes intermédiaires, ténor et alto, ont la même importance que la soprano et la basse, aux extrémités. » Cette égalité des parties « n’a pas été maintenue à l’époque baroque ». Dès lors, une conception plus hiérarchique de la texture musicale émergea, la soprano et la basse occupant les rôles les plus importants.
L’égalité musicale

Il n’est pas surprenant qu’un ensemble de haut calibre comme les Tallis Scholars ait vu le jour en Angleterre, où la tradition chorale remonte à plusieurs siècles. Ce pays regorge de chœurs. Une grande variété d’ensembles universitaires et de cathédrales offrent aux jeunes chanteurs une initiation précoce et continue. Cette tradition se perpétue en intégrant les enfants aux côtés de choristes plus expérimentés, afin qu’ils apprennent – et ils apprennent très vite. Phillips remarque que dès l’âge de huit ou neuf ans, les enfants qui chantent dans des chorales ont déjà acquis une excellente lecture à vue et sont presque rendus des chanteurs professionnels. « C’est ce qui caractérise la tradition chorale britannique, et elle est unique », ajoute-t-il fièrement.
Avec leur justesse impeccable et leur souci du détail pour l’harmonie de l’ensemble, les Tallis Scholars en sont l’illustration parfaite. Ils se distinguent cependant des autres chœurs sur plusieurs aspects importants. Une musique égalitaire semble exiger aussi une approche du même ordre. Tandis que la plupart des ensembles sont disposés en rangs, le chef de chœur étant placé à l’avant, les Tallis Scholars, eux, sont regroupés en demi-cercle autour de leur chef. Ils ont été l’un des premiers à adopter systématiquement cette configuration.
Phillips explique que lorsque les choristes sont disposés en rangs, ils ne peuvent pas se voir. Sans la possibilité de communiquer par le regard et les gestes, « toute la responsabilité repose sur le chef ». Cependant, dans une formation en demi-cercle, le chef n’est plus l’unique responsable de la coordination. Il agit davantage comme un guide dont les regards et les gestes subtils contribuent à unifier le son. « C’est la communication qui importe, explique-t-il. Ce que je fais précisément avec mes mains n’est pas très important. C’est de la musique de chambre. [Les chanteurs] se regardent et s’accordent, comme dans une conversation. »
Concevoir le concert

Phillips dialogue non seulement avec les membres de son chœur sur scène, mais aussi avec les compositeurs. « Ces dernières années, j’ai commencé à programmer des compositeurs modernes, avec lesquels je peux discuter. » En effet, les Tallis Scholars ont constitué tout un répertoire nouveau, comprenant l’intégrale des œuvres d’Arvo Pärt et un choix croissant d’œuvres de Nicolas Muhly. Pour leurs concerts de Noël à Montréal et à Toronto, Phillips a commandé au compositeur contemporain Matthew Martin une mise en musique du Salve Regina. Phillips souligne que cet hymne à la Vierge Marie a été mis en musique par de nombreux compositeurs durant la Renaissance. Il est donc particulièrement impatient de découvrir la lecture qu’en fait Martin. Ce dernier est un de ces compositeurs dont la musique religieuse moderne s’accorde parfaitement avec la musique religieuse de la Renaissance, d’après Phillips.
Le prochain concert, Mère et Enfant, présentera des musiques vocales anglaises en l’honneur de la Vierge Marie. Parmi les autres compositeurs au programme figurent Thomas Tallis, avec la Missa Puer natus en guise de plat de résistance, ainsi que William Byrd, Benjamin Britten, John Nesbitt et John Tavener. Après toutes ces années, Phillips continue d’apprendre de nouvelles œuvres. Si la Votive Mass for the Virgin de Byrd est une première pour lui, « elle ne l’est probablement pas pour les chanteurs, dit-il. Je programme souvent des œuvres que je ne connais pas et qu’ils connaissent tous… les répétitions deviennent alors fort intéressantes. »
L’Hymne à la Vierge de Britten, que Phillips décrit comme une œuvre « que tout le monde adore », a été composé alors que le compositeur n’avait que 16 ans. Le Mater Christi de Tavener et le Magnificat de Nestbitt, quant à eux, sont de remarquables exemples du Livre d’Eton, un manuscrit enluminé de musique sacrée anglaise du début du XVIe siècle, et l’un des rares du genre à avoir survécu à la Réforme. Le Magnificat, en particulier, fascine Phillips depuis longtemps. Nestbitt ne semble rien avoir composé d’autre, ce qui rend l’œuvre d’autant plus remarquable à ses yeux. « C’est un peu médiéval. On y trouve beaucoup de rythmes bondissants qui plairont certainement à tous. »
Les Tallis Scholars se produiront le 13 décembre à l’église St. Andrew and St. Paul, à Montréal, et le 14 décembre à la salle George Weston du Meridian Arts Centre, à Toronto.
Traduction : Justin Bernard
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