Baldwin et Buckley à Cambridge de la compagnie new-yorkaise Elevator Repair Service (ERS) transpose sur scène la joute historique qui opposa les deux intellectuels et lui donne une dimension humaine. Cinquième Salle de la Place des Arts, 28 -31 mai www.fta.ca
Le rêve américain s’est -il réalisé aux dépends des Noirs-américains? Le 18 février 1965, l’essayiste et militant pour les droits civiques afro-américain James Baldwin se déplace à Université de Cambridge afin d’en débattre avec William F. Buckley Jr, considéré comme l’un des architectes du courant conservateur moderne. Le public doit voter pour le champion de cet échange, retransmis en direct à la BBC et rediffusé ultérieurement sur plusieurs chaînes télévisées américaines.
Le spectacle reprend fidèlement le verbatim du débat original, disponible sur YouTube. L’ERS fait de cet évènement une expérience vécue en direct par l’assistance. Deux bureaux et deux chaises occupent la scène de la Cinquième Salle, rognée par trois rangées de bancs additionnels. Les comédiens se déplacent peu. L’intérêt réside donc dans la tension qui résulte de la confrontation entre le texte et le contexte contemporain dans lequel il est présenté.

Greig Sargeant incarne un James Baldwin quasi mystique, dont la sensibilité éclaire le débat qu’il remporte haut la main. La rage contenue du comédien, son souffle, donnent une dimension bouleversante aux arguments de son personnage et amplifient leur puissance. L’Amérique doit, croit-il, sa prospérité économique à la ségrégation engendrée par la colonisation. L’idée que l’esclavage soit un pilier fondamental de la naissance et du développement du capitalisme fait aujourd’hui l’objet d’un consensus de plus en plus large parmi les historiens et les économistes.
William F. Buckley, fabuleusement personnifié par Ben Williams, attribue à Baldwin un narcissisme ethnologique, une vision névrosée. La mise à l’écart sociale des afrodescendants prend source dans leur manque d’appétit pour la méritocratie, avance-t ’il, quelques statistiques à l’appui. Le ton hautin et satisfait, le conservateur déploie tout l’arsenal de la rhétorique réactionnaire et ses arguments fallacieux rappellent ceux de certains dirigeants populistes des États Unis et d’ailleurs.

Le dernier tableau se déroule dans une ambiance plus feutrée. C’est une scène fictive où Baldwin et la dramaturge militante Lorraine Hansberry (April Mathis) parlent de leur pays comme d’une maison à reconstruire. Les deux comédiens délaissent leurs personnages et abordent les thèmes de l’appropriation culturelle et de la faible visibilité des minorités visibles sur les scènes des arts vivants, se remémorant un temps pas si lointain où la troupe confiait des rôles des personnages noirs à des acteurs blancs.
Six ans après le meurtre de George Floyd, trois ans après la naissance du mouvement social et politique Black Lives Matter, il ne reste plus grand-chose de la loi de 1965 interdisant les discriminations raciales en matière de droit de vote (Voting Rights Act), cette législation emblématique du mouvement des droits civiques. Le rêve américain est une utopie au goût amer.
En anglais avec surtitres français.. Avec April Matthis, Gavin Price, Greig Sargeant, Christopher-Rashee Stevenson, Ben Williams, dans une mise en scène de John Collins.
