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Russell Thomas se voit comme plusieurs chanteurs à la fois, et il compte exceller dans chacun d’eux. Ce ténor né à Miami, reconnu pour ses interprétations du répertoire italien et, plus récemment, d’œuvres allemandes, se prépare à faire ses débuts dans le rôle-titre de Werther de Jules Massenet ce printemps à la Canadian Opera Company (COC).
Louant « l’immense impact émotionnel » de cet opéra français, Thomas affirme que l’œuvre est le mariage suprême de la musique et des paroles. « Dès le début, lorsque Werther entre, découvre la maison et observe les enfants qui jouent, tout un univers se dessine, non seulement grâce à l’orchestration, mais aussi grâce aux mots; c’est là, pour moi, tout l’attrait de cet opéra. »
Coproduction de la COC, du Vancouver Opera et de l’Opéra de Montréal, dirigé par le directeur musical de la compagnie Johannes Debus, Werther fera appel, en outre, à la mezzo-soprano Victoria Karkacheva dans le rôle de Charlotte. Une pléiade d’artistes canadiens de renom, dont plusieurs anciens élèves et membres actuels du Studio de l’ensemble de la COC, figure également parmi la distribution : le baryton-basse Gordon Bintner (Albert), la soprano Simone Osborne (Sophie), le ténor Michael Colvin (Schmidt), les basses Robert Pomakov et Alain Coulombe (le bailli et Johann, respectivement) ainsi que la soprano Emma Pennell (Käthchen) et le baryton Ben Wallace (Brühlmann). En coulisses, le metteur en scène montréalais Alain Gauthier s’active avec le scénographe Olivier Landreville, le concepteur lumière Mikael Kangas et la costumière Lëilah Dufour-Forget.

Photo : Todd Rosenberg Photography
Diplômé du programme Lindemann du Metropolitan Opera, Thomas s’est produit sur les plus grandes scènes des deux côtés de l’Atlantique, a travaillé avec de nombreux chefs d’orchestre de renom, collaboré avec le metteur en scène Peter Sellars et le compositeur John Adams pour la création mondiale de l’opéra-oratorio The Gospel According to the Other Mary en 2012, enregistré pour Deutsche Grammophon et paru en 2014.
De 2021 à 2024, il a été le premier artiste en résidence de l’Opéra de Los Angeles. Outre ses interprétations d’Otello, de Radamès et de Calaf, il a mis en place de nouvelles initiatives pour soutenir les chanteurs issus de communautés défavorisées et sous-représentées. Thomas a également commandé et programmé de nouvelles œuvres auprès de compositeurs contemporains tels que Dave Ragland, Jasmine Barnes et Damian Jeter. Il a conclu son mandat par la création mondiale de Fire and Blue Sky, un cycle de mélodies en cinq mouvements du compositeur Joel Thompson et de la librettiste Imani Tolliver, directement inspiré du passé du ténor.
Toujours en quête de nouveaux répertoires, Thomas a participé début 2025 à une version abrégée en concert des Troyens d’Hector Berlioz, présentée par le Seattle Opera, aux côtés de membres du Seattle Symphony et du Seattle Opera Chorus. Son Énée était associé à la Didon de la mezzo-soprano J’Nai Bridges. Erica Miner, critique pour Classical Voice North America, a souligné la « voix riche et généreuse » de Thomas, « d’une clarté et d’une puissance étonnantes dans la tessiture exigeante du rôle », et a salué sa « robustesse à la Vickers » tout au long de l’aria Inutiles regrets.

Photo : Michael Cooper
La saison dernière, Thomas a ajouté deux nouveaux rôles majeurs en langue allemande à son CV : Tannhäuser et l’Empereur dans Die Frau ohne Schatten. Dans une critique parue dans le New York Times en décembre 2024, Zachary Woolfe écrivait : « Le ténor de Russell Thomas, dans le rôle de l’Empereur, est d’une sérénité et d’une profondeur remarquables, ses aigus étant naturels et assurés. »

Ce mélange de poésie et d’assurance, explique Thomas, provient des nombreuses exigences auxquelles un jeune artiste nord-américain doit faire face. « Je crois que l’un des plus grands atouts de la formation américaine est qu’elle nous oblige à exceller dans tous les domaines, dit-il. Nous devons maîtriser le français, l’allemand, l’italien, l’anglais et les langues slaves; nous devons être polyvalents. Notre formation est conçue ainsi. »
L’histoire de Thomas avec la COC remonte à 2012, année où il a interprété le rôle-titre des Contes d’Hoffmann d’Offenbach. Depuis, il a participé à plusieurs autres productions, interprétant Don José (Carmen, 2016), Pollione (Norma, 2016), le rôle-titre dans Otello de Verdi (2019) et Turiddu (Cavalleria Rusticana, 2025). Au moment de cette interview, le ténor était plongé dans les préparatifs intensifs de Werther – une étude minutieuse du livret, des subtilités de la langue et de la partition unique de Massenet. Son objectif, explique-t-il, est de « s’assurer de pouvoir chanter la poésie de cette musique. On dit souvent que “l’opéra, c’est de la poésie, que c’est lyrique”, mais cet opéra, surtout lorsque le personnage principal chante, est sans doute la musique la plus poétique que j’aie jamais entendue. »
Jules Massenet (1842-1912) commença à travailler sur Werther en 1885, en collaboration avec les dramaturges français Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann (sous le pseudonyme d’Henri Grémont), qui créèrent ensemble un livret librement inspiré du roman Les Souffrances du jeune Werther (1774) de Johann Wolfgang von Goethe. Intégrée au répertoire de l’Opéra-Comique en 1903 (après ses créations en allemand et en français en 1892), l’histoire du jeune homme mélancolique éperdument amoureux de Charlotte, femme mariée et attachée à sa famille, a hanté des générations de spectateurs et de chanteurs. De nombreux enregistrements existent, depuis 1931 avec le célèbre ténor français Georges Thill dans le rôle-titre (accompagné par l’Orchestre et le Chœur de l’Opéra-Comique) jusqu’à la version de 2024 avec l’Orchestre philharmonique national hongrois et la soprano française Véronique Gens dans le rôle de Charlotte.

Photo : Todd Rosenberg Photography
Thomas a commencé à chanter à l’église et a entendu son premier opéra à la radio à l’âge de huit ans. Sa première rencontre avec Werther remonte à son adolescence, grâce à un enregistrement VHS d’une représentation donnée en 1977 au Teatro de la Zarzuela de Madrid, avec le ténor Alfredo Kraus et la mezzo-soprano Joy Davidson. Cette dernière deviendra plus tard sa mentore et professeure lorsqu’il intégrera la New World School of the Arts de Miami grâce à une bourse d’études complète. Il confia à Miriam Di Nunzio, journaliste du Chicago Sun-Times, en 2018 : « Je suis allé à New World parce que [Davidson] a cru en moi dès le début et a changé ma vie. »
Thomas découvrit ensuite Werther sur scène en 1996, dans une production du Florida Grand Opera avec Fernando de la Mora. Ce dernier, ténor mexicain, marqua profondément le jeune artiste et son interprétation, ainsi que celles de Kraus, Franco Corelli, José Carreras et George Thill, lui ont récemment apporté de précieux enseignements et une source d’inspiration dans sa préparation. « J’écoute de vieux enregistrements par amour de la tradition, explique-t-il. S’il y a un tempo, une phrase musicale, une note ajoutée par un interprète, il faut être attentif à tous ces éléments en tant qu’artiste. »
La maîtrise du français est un autre facteur important. Dans une interview accordée en 2014 au site d’opéra en ligne Opera Traveller, Thomas confiait avoir trouvé difficile de chanter en français, principalement en raison des spécificités régionales de prononciation. Son avis a-t-il évolué plus de dix ans après ? « Je reviens tout juste de chanter dans Carmen à Paris, dit-il avec un sourire en coin, alors non, je ne suis pas moins complexé. En général, il n’y a pas de débats passionnés sur la prononciation des voyelles en italien ou en allemand, alors qu’en français, cela dépend du coach ou de la personne francophone présente. Jouer Don José avec les dialogues, comme je viens de le faire – c’était la première fois que je participais à une production avec dialogues parlés – suscite beaucoup de réactions sur la façon dont une réplique devrait être prononcée. Certaines de ces prononciations sont vraiment ancrées dans la culture du spectacle. Finalement, c’est vous, l’artiste, qui êtes sur scène, qui devez vous livrer entièrement et être le plus confiant et le plus à l’aise possible avec ce que vous présentez. »

Photo : Todd Rosenberg
Cela dit, Thomas considère le répertoire français comme un prolongement naturel de la tradition lyrique italienne qui l’a d’abord fait connaître dans le milieu. Outre ses nombreux rôles principaux dans les opéras de Verdi, Thomas est également reconnu pour ses interprétations de bel canto et de vérisme. Il attribue son succès dans ces genres – ainsi que dans ses rôles allemands – à la formation polyvalente qu’il a reçue dans sa jeunesse. « En tant qu’artiste et ténor interprétant ce répertoire, je me dois d’être capable de chanter Faust, d’être capable de chanter Don Carlos en cinq actes, explique-t-il. Chanter Les Troyens à Seattle en concert a été une expérience marquante. Je me suis dit : “D’accord, je comprends pourquoi cette musique est si importante pour moi en tant qu’artiste et, en particulier, cette œuvre.” Je m’ennuierais terriblement si je ne chantais que les mêmes cinq ou dix rôles en boucle. J’aime les défis. »
Thomas est aussi un fervent défenseur des nouvelles œuvres et du temps de travail qu’elles nécessitent, un aspect qui, selon lui, fait souvent défaut dans le paysage lyrique contemporain. « Il nous faut plus de nouveaux opéras, certes, mais je pense qu’un contrôle de qualité est indispensable, affirme-t-il. Se pose alors la question de savoir qui est responsable de ce contrôle. Je sais que le terme “gardiennage” est péjoratif, mais les gardiens du temple sont, ou devraient être, garants de la qualité. Il faut laisser du temps et de l’espace pour développer et faire respirer de nouvelles œuvres, il faut pouvoir faire une première lecture complète, puis se dire : “OK, il faut peaufiner ça” ou “Cet acte est trop long” ou encore “Changez ceci, cela” – les artistes ont besoin d’espace pour procéder à ces ajustements. » De quoi d’autre le paysage culturel actuel a-t-il besoin ? Pas seulement de nouveaux opéras, selon Thomas, mais aussi « de nouvelles œuvres orchestrales et de nouveaux cycles de mélodies. En 2024, j’ai commandé à trois artistes de la nouvelle musique de chambre, en particulier de la musique de chambre vocale pour ténors. C’est le genre de travail que nous devons tous continuer à produire. »
Actuellement, Thomas est plongé dans l’univers de Massenet. Werther s’inscrit, dit-il, dans un continuum beaucoup plus vaste pour son parcours d’artiste. « À la fin de ma carrière, quel que soit le moment où cela arrivera, je veux pouvoir dire : “Je l’ai fait.” Je veux pouvoir dire que j’ai relevé tous les défis que je me suis fixés, et que j’ai excellé dans chacun d’eux. »
Russell Thomas interprète le rôle-titre de Werther, une coproduction de la Canadian Opera Company, du 7 au 23 mai au Four Seasons de Toronto.
www.coc.ca
www.russellthomasopera.com
Traduction : Justin Bernard
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