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«Bien sûr que j’ai dit oui ! C’était une évidence ! », se souvient Erin Morley, souriante, lorsqu’on lui a proposé une collaboration avec le ténor Lawrence Brownlee pour l’album Golden Age (âge d’or), un mélange envoûtant de bel canto, d’arias et de duos français. Cet enregistrement, paru en octobre 2025, a donné lieu à une tournée qui mènera la soprano américaine au Koerner Hall le 16 juillet dans le cadre du Toronto Summer Music. Étonnamment, il s’agira de ses débuts au Canada.

Photo : Dario Acosta
« Larry m’a appelée à l’improviste pendant la pandémie, en 2020. Je n’avais jamais chanté avec lui, je ne l’avais même jamais rencontré, je l’admirais seulement de loin, raconte Morley. Je n’étais même pas sûre qu’il sache qui j’étais ! J’ai donc été un peu surprise lorsqu’il m’a dit qu’il admirait mon travail et qu’il serait ravi d’enregistrer un album avec moi. Nos voix se complètent à merveille et nous chantons beaucoup du même répertoire. Il a fallu cinq ans pour que ce projet se concrétise, mais c’est le temps que prennent ces choses. »
Entre-temps, « tout à fait par hasard », le Met les a réunis dans sa nouvelle production de La Flûte enchantée et dans la reprise de La Fille du régiment l’automne dernier « et tout s’est enchaîné naturellement ». Les ayant vus dans les deux productions, ainsi qu’à leur concert Golden Age lors de leur passage à New York, je peux témoigner avec joie de leur extraordinaire complicité.
Avec eux, il y avait aussi l’illustre pianiste écossais Malcolm Martineau (il les suivra également pour le prochain concert à Toronto). Morley a ravi le public new-yorkais en jouant à ses côtés une pièce de piano à 4 mains, extraite de Carmen. Ses talents pianistiques n’étaient pas une surprise totale. En avril 2020, au début du confinement lié à la COVID-19, le Metropolitan Opera présentait un gala en ligne intitulé « At-Home Gala », réunissant une pléiade d’artistes de la compagnie en mode virtuel. De l’avis de beaucoup, Morley a volé la vedette avec son interprétation de Chacun le sait, de La Fille du régiment.
« C’était l’une des prestations les plus risquées de ma carrière », se souvient-elle, en visioconférence depuis sa maison de New Canaan, dans le Connecticut, aussi radieuse et charmante que sa voix le laisse entendre. « Cela m’a donné un peu plus d’assurance pour jouer du piano en public. » Ainsi, sur scène, elle s’est montrée non seulement prête et motivée, mais aussi d’un talent impressionnant.
Née et élevée à Salt Lake City, dans l’Utah, elle a appris le violon et le piano auprès de sa mère, elle-même violoniste. « Le violon ne me passionnait pas autant, et je me suis vraiment plongée dans le piano », dit-elle. Son audition initiale pour l’Eastman School of Music de Rochester, dans l’État de New York, où elle a obtenu son baccalauréat, était en piano.
Quand donc son intérêt s’est-il porté sur le chant ?
« Enfant, je chantais dans des chorales et des comédies musicales. Je n’ai vraiment pris conscience de l’opéra que plus tard. » Son premier souvenir d’opéra est celui des sketches humoristiques de Victor Borge mettant en scène une chanteuse. Puis, à l’adolescence, ses parents ont commencé à ramener des disques d’opéra à la maison, et elle a commencé à écouter Renée Fleming, Cecilia Bartoli, Bryn Terfel.

« J’ai commencé des cours de chant à 16 ans, mais je ne pensais pas vraiment devenir chanteuse. J’ai passé une audition pour le département de chant d’Eastman à la toute dernière minute et j’ai été surprise d’être acceptée – surprise qu’ils croient en mon potentiel. Je suis donc entrée à Eastman en tant qu’étudiante en chant, et j’ai continué à étudier le piano. Lorsqu’est venu le moment de faire un choix, j’ai opté pour le chant. » C’est aussi en première année à Eastman que Morley a vu son tout premier opéra, Albert Herring de Britten.
Après avoir obtenu son diplôme, elle est partie à la Juilliard School de New York, où elle a obtenu sa maîtrise puis son diplôme d’artiste interprète. Durant sa dernière année, en octobre 2006, elle fit ses débuts au New York City Opera dans le rôle de Giannetta dans L’elisir d’amore : « Ce fut mon premier vrai rôle de chanteuse ! »
Après Juilliard, elle passa trois ans au sein du programme Lindemann de développement des jeunes artistes du Met. Elle fit ses débuts dans la compagnie en février 2008, parmi les chanteuses de madrigaux de Manon Lescaut. L’année suivante, au festival SummerScape du Bard College, Morley fit sensation dans le rôle flamboyant de Marguerite de Valois dans Les Huguenots de Meyerbeer. En 2012, elle partit pour l’Ouest américain afin de faire ses débuts à l’Opéra de Santa Fe, dans le rôle de Roxane du Roi Roger de Szymanowski, puis traversa l’Atlantique pour ses débuts européens, dans le rôle de Gilda de Rigoletto à Valence, en Espagne.
Morley a interprété ses premiers rôles principaux au Met en 2013 : Constance dans Dialogues des carmélites et Sophie dans Der Rosenkava-lier. D’autres débuts importants ont rapidement suivi. Au printemps 2014, elle a reçu ses premiers engagements à Lille et à Dijon, en France, interprétant le rôle-titre de La finta giardiniera de Mozart, qu’elle avait déjà chanté durant ses études à Juilliard. À l’automne de la même année, elle a fait ses débuts à l’Opéra national de Paris dans le rôle de Konstanze de L’Enlèvement au sérail. Entre ces dates françaises, elle a fait ses débuts à Munich, à l’Opéra d’État de Bavière, dans le rôle de Gilda.
Le début le plus marquant de l’année a eu lieu en décembre, à l’Opéra d’État de Vienne, de nouveau dans le rôle de Gilda. Le journal Der Standard l’a saluée comme « irréprochable, attachante et inoubliable », et le public viennois l’a adoptée. Morley y est revenue en 2015 dans l’un de ses rôles emblématiques, Sophie, et en 2017 dans un autre, Zerbinetta d’Ariadne auf Naxos, qu’elle avait chanté pour ses débuts à Glyndebourne cet été-là.

Le Staatsoper est devenu « ma maison européenne », aussi chère à son cœur qu’elle l’est au public. La soprano y interprétera Marie dans La Fille du régiment en novembre, dans la même mise en scène classique de Laurent Pelly qu’au Met, mais avec Xabier Anduaga à la place de Brownlee. « C’est tellement agréable de pouvoir bâtir sur ce que j’ai fait au Met, dit-elle. « Chanter Marie dans cette production est un véritable défi physique », exigeant une grande énergie débordante en plus des compétences requises en bel canto.

Photo : Chris Lee
Il y a peu de chances qu’elle ne soit pas en forme, cependant. Elle a publié des vidéos sur Instagram et Facebook illustrant son programme d’entraînement : « Comment muscler le dos ? Faire des planches abdominales, mes chers », conseille-t-elle dans l’une de ces vidéos, où on la voit s’entraîner tout en chantant un extrait du Comte Ory de Rossini aux accents complexes et fleuris (Brownlee et elle interprètent le duo dans Golden Age – sans faire de planche).
« Heureusement, tout au long de mes études et de ma carrière, j’ai été entourée d’une équipe qui m’a appris à prendre soin de moi. J’ai trois enfants, et il est important pour moi de rester en forme. » Chanter Zerbinetta fait partie de sa stratégie. « Je l’ai chantée dans toute l’Europe et je la présenterai à Chicago en mars prochain. C’est l’un des rôles les plus naturels pour moi. Souvent, les coloratures s’éloignent de Zerbinetta, mais j’ai l’impression de m’être de plus en plus approprié ce rôle. La musique préserve la santé de ma voix. C’est mon critère : si je ne peux pas chanter Zerbinetta facilement, c’est que je ne prends pas soin de ma voix. »
Richard Strauss n’est cependant qu’une facette de son vaste répertoire. Il y a Mozart, Haendel – elle a chanté Angelica dans Orlando avec l’English Concert à Londres et à New York et a enregistré Morgana dans Alcina, rôle qu’elle interprétera en octobre pour ses débuts au Teatro San Carlo de Naples. Deux siècles plus tard à son répertoire, on trouve Cunégonde dans Candide de Bernstein, rôle dans lequel elle a « scintillé de mille feux » à Los Angeles, Philadelphie et Dresde, pour reprendre les mots de l’air fétiche Glitter and be gay. Dans l’opéra contemporain, elle a présenté Eurydice de Matthew Aucoin au public du monde entier grâce à la retransmission en direct HD du Met en 2021 – l’une de huit retransmissions au total.
Cela dit, c’est à l’opéra français qu’elle apporte une dimension toute particulière. On se souvient notamment de sa splendide interprétation des Huguenots il y a 17 ans, et d’un autre rôle de Meyerbeer – Isabelle dans Robert le Diable – enregistré en direct lors d’une représentation à Bordeaux en 2021. Sans oublier sa prestation dans Lakmé en 2022 à Washington, qui m’avait inspiré ce commentaire : « Je suis tenté… de la qualifier de tout simplement parfaite. »

« J’ai toujours aimé la culture française – la langue, la gastronomie, la musique, confie-t-elle. J’ai toujours admiré les Français et leur façon de faire. J’aimerais voir davantage d’opéras français mis en scène. J’adorerais que le Met programme du Meyerbeer – ce théâtre est fait pour les grands opéras comme le sien. Et j’adorerais monter une production complète de Lakmé. »
J’ai hâte de l’entendre chanter le rôle d’Ophélie dans Hamlet de Thomas aux côtés du baryton Huw Montague Rendall, un autre chanteur avec lequel elle a tissé des liens étroits. « J’adore chanter avec Huw, et nous avons beaucoup parlé de chanter cet opéra. » Petit conseil à Peter Gelb : le Met est mûr pour une reprise de sa mise en scène de 2010. Mentionnons aussi, sur l’album Golden Age, un duo irrésistible tiré de La jolie fille de Perth de Bizet, rarement jouée : « J’adorerais me plonger dans cet opéra un jour ! » L’affection de Morley pour la culture française a été officiellement reconnue lorsqu’elle a été nommée chevalière de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2024 – « l’un des plus grands honneurs de ma vie », déclare-t-elle fièrement.

Qu’est-ce qui l’attend cet été, outre ses débuts canadiens tant attendus ? Elle interprétera le Gloria de Poulenc à Chicago, la Quatrième Symphonie de Mahler à Tanglewood, Haydn et Mozart aux BBC Proms de Londres et Carmina Burana d’Orff aux Arènes de Vérone. « Je vais parcourir le monde ! » La nouvelle année marquera son retour au Canada, cette fois à Montréal, pour une version concert du Chevalier à la rose, présentée conjointement par l’Opéra de Montréal et l’Orchestre Métropolitain et dirigée par un maestro qu’elle connaît très bien, Yannick Nézet-Séguin.

Parallèlement, la tournée Golden Age se poursuit jusqu’en avril prochain. D’autres collaborations avec Brownlee sont-elles prévues ? Pour le moment, rien n’est certain, du moins rien qu’elle puisse révéler. L’élixir d’amour leur conviendrait parfaitement, en tous cas. « Adina est idéale pour ma voix », estime-t-elle. Le comte Ory serait une autre belle idée.
Malgré un emploi du temps professionnel chargé, elle veille à préserver du temps pour sa famille. « Nous sommes cinq » – son mari est professeur de droit à Yale – « et j’essaie de ne pas m’absenter trop longtemps. Refuser parfois certains engagements est un sacrifice qui en vaut largement la peine. »
À très long terme, qu’est-ce qui l’attend ? Même après vingt ans passés sur les scènes d’opéra, la retraite semble encore bien loin pour Erin Morley, qui respire toujours autant la jeunesse. Et lorsqu’elle décidera de reposer sa voix, il y aura toujours les 88 touches de son clavier pour garder ses doigts agiles.
Erin Morley et Lawrence Brownlee présenteront leur tournée Golden Age au Koerner Hall de Toronto le 16 juillet, dans le cadre du Toronto Summer Music.
www.torontosummermusic.com
www.erinmorley.com
Traduction : Justin Bernard
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