Critique de Disque | Aribert Reimann : Ein Traumspiel, Wergo

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Aribert Reimann : Ein Traumspiel; Denn Bleiben ist nirgends

Franziska Rabl, mezzo-soprano; Karsten Jesgarz, ténor; James Tolksdorf, baryton; Marek Reichert, baryton; Opernchor Theater Hof; Hofer Symphoniker; Walter E. Gugerbauer, chef d’orchestre; Martin Engler, récitant; Deutsches Symphonie-Orchester Berlin; Manuel Nawri, chef.

Wergo, 2026

Ein Traumspiel constitue le premier opéra d’Aribert Reimann. L’œuvre a été créée en 1965 à Kiel. Elle s’inspire d’Ett drömspel (Le Songe) d’August Strindberg, une œuvre plutôt singulière, et porte nettement l’empreinte d’Alban Berg sur le plan musical. Depuis sa création, l’œuvre a fait l’objet de deux productions en Allemagne : à Wiesbaden en 1987 et, de façon assez inattendue, en 2018 à Hof, petite ville proche de la frontière tchèque, où elle a également été enregistrée. Cet enregistrement est désormais disponible en CD.

Le livret constitue une version condensée de la pièce de 1901 de Strindberg, par la soprano Carla Henius en collaboration avec le compositeur. Elle élimine plusieurs intrigues secondaires ainsi qu’un bon nombre de personnages (la pièce de Strindberg en compte quarante !) pour aboutir à un récit dont la structure générale reste assez simple. Déconcerté de ne recevoir des humains que des doléances, le dieu Indra dépêche sa fille pour éclaircir la situation. Elle est témoin et fait l’expérience des souffrances humaines les plus diverses avant de connaître l’apothéose au cœur des décombres incendiés du château qui ouvre l’œuvre.

La difficulté réside dans le fait que tout se déroule dans un rêve, les rêves ne sont pas « réels, mais plus que réels », ouvrant ainsi la voie à l’intégration d’éléments surréalistes et expressionnistes. Le château s’agrandit. Deux épisodes singuliers prennent place dans la grotte de Fingal, qui semble servir d’oreille à Indra. Et, naturellement, le temps et l’espace échappent à toute linéarité et cohérence : les scènes se répètent, les personnages entreprennent des voyages impossibles et ainsi de suite. Certains personnages ne sont en réalité que des incarnations d’idées abstraites.

Mais chemin faisant, la fille est témoin − et même victime − des souffrances propres à la condition humaine. Le contrat d’un chanteur n’est pas reconduit. L’avocat se voit refuser son doctorat. L’officier ne parvient jamais à épouser la mystérieuse Viktoria, enfermée dans un théâtre dont la porte demeure impossible à ouvrir. La fille elle-même se retrouve prisonnière d’un mariage malheureux. Le Christ apparaît marchant sur l’océan, ce qui terrifie l’équipage d’un navire. Enfin, éclairée sur la nature douloureuse de la condition humaine, la fille s’éloigne en murmurant : « Oh, jetzt weiß ich wie es ist Mensch zu sein – leb wohl! » (Oh, je sais désormais ce que c’est que d’être humain − adieu !). L’œuvre se présente comme une suite de scènes partiellement reliées, à l’image d’un rêve.

Sur le plan musical, elle évoque le Wozzeck de Berg. Les scènes dramatiques − au nombre de treize, auxquelles s’ajoute un prologue − sont pour la plupart séparées par des passages orchestraux; le rideau s’abaisse à certains moments, mais pas toujours. La structure musicale présente un caractère assez formaliste. Le traitement des hauteurs repose de manière constante sur la technique sérielle, bien que d’autres structures ou techniques soient employées pour les autres éléments. Le livret en donne une explication très détaillée. À la différence de Berg, les personnages alternent parfois entre le chant et la parole. Dans l’ensemble, l’univers sonore rappelle fortement Wozzeck, bien que la conception dramatique en soit très différente.

Le Theater Hof est parvenu à réunir une distribution plutôt solide, dominée par la mezzo-soprano Franziska Rabl dans le rôle de la fille. Présente sur scène durant presque toute l’heure et trois quarts, elle ne montre aucun signe de fatigue. Sa voix est intéressante, d’une belle maturité, sans pour autant être rauque.

Parmi les autres interprètes principaux figurent le ténor Karsten Jesgarz dans le rôle de l’officier, la basse Daniel Milos dans celui du vitrier et le baryton James Tolksdorf dans celui de l’avocat. Tous s’acquittent de leur rôle avec succès, tout comme les douze autres solistes qui se partagent dix-neuf rôles. L’Opernchor des Theaters Hof ainsi que le Hofer Symphoniker offrent également des prestations très honorables. Walter E. Gugebauer dirige l’ensemble. Il est impressionnant qu’un théâtre municipal situé dans une ville relativement éloignée de 45 000 habitants ait réussi à proposer une production aussi convaincante d’une œuvre aussi ambitieuse.

L’enregistrement provient d’une captation en direct effectuée lors de la représentation du 17 mars 2018. L’orchestre est enregistré de façon remarquable. Les voix bénéficient elles aussi, dans l’ensemble, d’une excellente captation, malgré quelques variations acoustiques soudaines lorsque les chanteurs se déplacent sur scène. Il est proposé sous forme de coffret de deux disques, en format MP3 ainsi qu’en version sans perte 44,1 kHz/16 bits (exemplaire de presse reçu) ou 48 kHz/24 bits. Le coffret est accompagné d’un livret très complet et de grande qualité, comprenant le texte intégral et sa traduction.

Il y a aussi un petit plus. L’album propose également un enregistrement de Denn Bleiben ist nirgends (Rester c’est n’être nulle part), œuvre composée en 1968 par Reimann. L’œuvre met en musique Die erste Elegie de Rainer Maria Rilke, dont le texte est récité sur fond orchestral. Dans cette œuvre, l’écriture musicale diffère sensiblement, reposant principalement sur une série d’expériences autour de « surfaces » sonores et sur un système de notation métrique inventé par le compositeur.

Cette œuvre fait également l’objet d’une explication détaillée dans le livret. L’effet produit est celui d’un arrière-plan sonore de faible intensité qui va et vient, au sein duquel des groupes instrumentaux distincts surgissent par « éruptions ». De brèves séquences, majoritairement atonales, prennent forme avant de s’éteindre. L’ensemble se révèle particulièrement intéressant. Cette pièce d’une vingtaine de minutes met en vedette Martin Engler dans le rôle du récitant, accompagné du Deutsches Symphonie-Orchester Berlin sous la direction de Manuel Nawri. Capté le 1ᵉʳ avril 2014 à la Jesus-Christus-Kirche de Berlin, l’enregistrement se révèle d’une très bonne qualité.

Ainsi, deux œuvres de jeunesse particulièrement intéressantes de l’un des compositeurs allemands les plus importants des quatre-vingts dernières années sont désormais disponibles en CD. Il s’agit d’une sortie discographique importante.

Traduction : Anne Marie Babkine

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A propos de l'auteur

After a career that ranged from manufacturing flavours for potato chips to developing strategies to allow IT to support best practice in cancer care, John Gilks is spending his retirement writing about classical music, opera and theatre. Based in Toronto, he has a taste for the new, the unusual and the obscure whether that means opera drawn from 1950s horror films or mainly forgotten French masterpieces from the long 19th century. Once a rugby player and referee, he now expends his physical energy on playing with a cat appropriately named for Richard Strauss’ Elektra.

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