{"id":347949,"date":"2017-09-01T00:00:14","date_gmt":"2017-09-01T05:00:14","guid":{"rendered":"http:\/\/myscena.org\/?p=347949\/"},"modified":"2017-09-01T12:04:40","modified_gmt":"2017-09-01T17:04:40","slug":"gilles-tremblay-1932-2017-etre-musicien-son-ecole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/aap5.myscena.org\/fr\/vincent-ranallo\/gilles-tremblay-1932-2017-etre-musicien-son-ecole\/","title":{"rendered":"Gilles Tremblay (1932-2017) \u00eatre musicien \u00e0 son \u00e9cole"},"content":{"rendered":"<p>U<em>n jour, alors que je jouais une m\u00e9lodie tr\u00e8s simple (\u2026) mon ma\u00eetre, pour me faire sentir la fluctuation des temps, se mit \u00e0 jouer des tambours derri\u00e8re mon dos. \u00c0 mon grand \u00e9tonnement, je suivais tr\u00e8s naturellement. Je jouais et j\u2019\u00e9tais jou\u00e9 en m\u00eame temps. \u00c0 ce moment, un groupe de musiciens s\u2019install\u00e8rent (\u2026) jouant une constellation de contrepoints rythmiques. Ce fut une des exp\u00e9riences musicales les plus intenses que j\u2019ai v\u00e9cues. J\u2019en perdis presque la notion de pesanteur, litt\u00e9ralement soulev\u00e9 par tant de beaut\u00e9 et aussi par une communication humaine qui ne passe pas par la parole. \u00catre musicien avec d\u2019autres musiciens.\u00a0\u00bb &#8211; Gilles Tremblay, Rapport de voyage au CAC, 1972.<\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 pris d\u2019une intense \u00e9motion, je dois l\u2019avouer, lorsque Rapha\u00ebl Dub\u00e9 m\u2019a invit\u00e9 \u00e0 collaborer aux fun\u00e9railles de son grand-p\u00e8re, Gilles Tremblay. Cette participation honorait la particularit\u00e9 et la grandeur de l\u2019apport du compositeur \u00e0 la vie des musiciens d\u2019ici. Cet artiste qui a consacr\u00e9 son existence \u00e0 \u00e9veiller l\u2019\u00e9coute chez ses \u00e9l\u00e8ves, chez les interpr\u00e8tes qui ont eu la chance de le c\u00f4toyer et chez ses auditeurs, lui dont l\u2019\u0153uvre m\u00eame est une \u00e9cole de musicalit\u00e9 riche et originale, lui qui a exp\u00e9riment\u00e9 la joie d\u2019<em>\u00eatre musicien avec d\u2019autres musiciens<\/em>, nous a inspir\u00e9 un moment de po\u00e9sie sonore, improvis\u00e9e \u00e0 partir de fragments m\u00e9lodiques d\u00e9di\u00e9s \u00e0 son \u00e9pouse, un mobile rempli d\u2019une jubilation recueillie.<\/p>\n<p>Ce texte exprime mon \u00e9merveillement devant la musique de ce cr\u00e9ateur. Sa grande r\u00e9putation et sa figure paternelle ne doivent pas occulter l\u2019immensit\u00e9 du compositeur qui demeure dans son \u0153uvre. Je t\u00e9moignerai de cette vivacit\u00e9 \u00e0 travers trois pi\u00e8ces qui m\u2019ont marqu\u00e9. La s\u00e9lection, subjective, est riche en compositions vocales, car le chant est une excellente voie d\u2019acc\u00e8s au monde musical de Gilles Tremblay.<\/p>\n<p>En 1972, Tremblay rentre d\u2019un voyage d\u2019\u00e9tudes en Extr\u00eame-Orient ayant laiss\u00e9 des traces ind\u00e9l\u00e9biles sur son imaginaire sonore et sur sa conception du m\u00e9tier de compositeur. Il y a compos\u00e9 <em>Solstices (ou les jours et les saisons tournent)<\/em>, pour fl\u00fbte, clarinette, cor, deux percussions et contrebasse. C\u2019est \u00e0 la suite d\u2019une participation \u00e0 une \u00e9mission en multiplex organis\u00e9e par Radio-France lui ayant d\u00e9montr\u00e9 le caract\u00e8re musical de ces communications d\u2019un lieu \u00e0 un autre, provoquant des r\u00e9actions et des r\u00e9flexes, qu\u2019il eut l\u2019id\u00e9e d\u2019une pi\u00e8ce o\u00f9 des instruments remplaceraient les interlocuteurs et m\u00e8neraient tour \u00e0 tour une conversation ouverte.<\/p>\n<p>Le lieu, la date et l\u2019heure de l\u2019ex\u00e9cution de l\u2019\u0153uvre influent sur la r\u00e9alisation et l\u2019ordonnance de ses parties. Elle est constitu\u00e9e de douze sections (les mois de l\u2019ann\u00e9e) group\u00e9es en quatre zones (les saisons). La date de l\u2019ex\u00e9cution d\u00e9termine la section de d\u00e9part et colore le jeu g\u00e9n\u00e9ral selon les saisons. La forme suit alors un parcours circulaire. Chaque saison est sous la responsabilit\u00e9 d\u2019un soliste identifi\u00e9 selon une symbolique instrumentale puis\u00e9e dans la nature, en lien avec le timbre, le mode d\u2019\u00e9mission ou la mati\u00e8re m\u00eame de l\u2019instrument.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/RSN_headshot2_2120_tremblay_img.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-347952 alignright\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/RSN_headshot2_2120_tremblay_img.jpg\" alt=\"\" width=\"265\" height=\"366\" \/><\/a><\/p>\n<p>Cette pi\u00e8ce est centrale dans la production du compositeur parce que ce dernier pousse sa conception en <em>mobiles <\/em>(Ranallo 2007) jusqu\u2019\u00e0 une quasi-d\u00e9sappropriation des privil\u00e8ges du compositeur-d\u00e9miurge et du chef d\u2019orchestre. Le tissu de la musique elle-m\u00eame se renouvelle consid\u00e9rablement d\u2019une ex\u00e9cution \u00e0 l\u2019autre. Les interpr\u00e8tes \u00e9tant coresponsables de la cr\u00e9ation; ils doivent int\u00e9grer totalement leur connaissance du mat\u00e9riau musical et des r\u00e8gles de l\u2019\u0153uvre afin de pouvoir y jouer leurs r\u00f4les avec succ\u00e8s. V\u00e9ronique Lacroix, qui l\u2019a fait travailler \u00e0 un groupe d\u2019\u00e9tudiants au Conservatoire de musique de Montr\u00e9al, estime que cette pi\u00e8ce est (trans)formatrice.<\/p>\n<p>De m\u00eame, Walter Boudreau en a propos\u00e9 une adaptation pour le <em>Grand Jeu<\/em>, extrayant de la partition des activit\u00e9s p\u00e9dagogiques destin\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rents groupes d\u2019\u00e2ge et visant l\u2019acquisition des principales qualit\u00e9s d\u2019un musicien\u00a0: la capacit\u00e9 de jouer ensemble, de percevoir la musique latente autour de soi et de communiquer par le son. <em>Solstices<\/em> repr\u00e9sente un irr\u00e9sistible mouvement po\u00e9tique g\u00e9n\u00e9rant une attraction musicale chez ceux qui l\u2019approchent1.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9riode cr\u00e9ative (au retour d\u2019Asie) fut f\u00e9conde. <em>Jeux de Solstices<\/em> (1973) est une version double orchestrale de la pi\u00e8ce pr\u00e9c\u00e9dente. <em>Fleuves <\/em>(1976), pour grand orchestre, repr\u00e9sente une sorte de couronnement. La forme de ces \u0153uvres est n\u00e9e de la contemplation de ph\u00e9nom\u00e8nes vivants\u00a0: le cycle des saisons, les arborescences d\u2019un fleuve avec ses affluents et, comme on le verra, l\u2019exploration du son de la mati\u00e8re.<\/p>\n<p>Ainsi <em>Orall\u00e9luiants<\/em>, termin\u00e9 en 1974, tire son cheminement de l\u2019imitation des bruits produits par une feuille d\u2019aluminium secou\u00e9e, imitation transfigur\u00e9e par la pr\u00e9sence d\u2019un All\u00e9luia gr\u00e9gorien. Cette pi\u00e8ce est \u00e9crite pour soprano, fl\u00fbte, clarinette basse, cor, trois contrebasses, deux ou trois percussions et amplification. Son titre imbrique l\u2019exclamation <em>All\u00e9luia<\/em> entre les deux syllabes d\u2019<em>orant<\/em> (mot signifiant une personne en pri\u00e8re). Ce proc\u00e9d\u00e9, un <em>trope<\/em>, refl\u00e8te la forme\u00a0: une zone fluctuante en \u00e9clatements jubilatoires fait le pont entre deux immenses colonnes contemplatives (Ranallo 2010). La pi\u00e8ce est une pri\u00e8re en constellations, traduisant un d\u00e9sir presque chor\u00e9graphique d\u2019incarner l\u2019exultation, d\u00e9sir mat\u00e9rialis\u00e9 lorsque l\u2019un des percussionnistes danse avec ses cymbales autour de ses coll\u00e8gues. Saint Augustin y verrait une manifestation de l\u2019<em>Ars bene movendi.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/RSN_headshot1_2120_tremblay_img.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-347954 alignleft\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/RSN_headshot1_2120_tremblay_img.jpg\" alt=\"\" width=\"282\" height=\"346\" \/><\/a><\/p>\n<p>D\u2019une mani\u00e8re semblable \u00e0 <em>Solstices<\/em>, ce chef-d\u2019\u0153uvre appara\u00eet comme une \u00e9cole de musicalit\u00e9. Le compositeur et ses interpr\u00e8tes sont\u00a0\u00ab\u00a0cocr\u00e9ateurs\u00a0\u00bb et partagent la responsabilit\u00e9 du mat\u00e9riau, de ses transformations et de son \u00e9volution. Les d\u00e9cisions prises en composant posent des balises qui \u00e9tablissent les conditions n\u00e9cessaires au surgissement de la musique et du silence. Ainsi, la libert\u00e9 du long mobile continuum qui termine <em>Orall\u00e9luiants<\/em> d\u00e9coule d\u2019une sorte d\u2019apprentissage que l\u2019\u0153uvre encadre et qui n\u2019est autre qu\u2019une supr\u00eame qualit\u00e9 d\u2019\u00e9coute. La m\u00eame finalit\u00e9 se retrouve \u00e0 la fin du <em>Magnificat<\/em> des <em>V\u00eapres de la Vierge<\/em> (1986) avec son ineffable solo de soprano.<\/p>\n<p>Sensible \u00e0 la fr\u00e9n\u00e9sie de l\u2019an\u00a02000, Tremblay se pose la question existentielle du temps, soulev\u00e9e d\u2019autres parts par Olivier Messiaen avec un biais philosophique. Pour le Qu\u00e9b\u00e9cois, il s\u2019agit d\u2019interroger le drame humain dans sa relation concr\u00e8te aux autres et au monde. Sa r\u00e9ponse angoiss\u00e9e est un imposant monologue, <em>\u00c0 quelle heure commence le temps <\/em>(1999) pour baryton, piano solo et 15 instrumentistes.<\/p>\n<p>L\u2019interrogation du titre, n\u00e9e de discussions du compositeur avec Hubert Reeves, inspire au po\u00e8te Bernard L\u00e9vy un chant \u00e0 trois voix (assum\u00e9es par le baryton selon des techniques inspir\u00e9es du th\u00e9\u00e2tre asiatique)\u00a0: un marin solitaire, la mer dont il est amoureux et le vent qu\u2019il doit affronter et qui finit par le vaincre. Cet \u00e9chec concluait le texte original. Tremblay y ressent une sorte d\u2019all\u00e9gorie de l\u2019Holocauste et de Hitler, personnifi\u00e9 dans la folie du vent homicide. Il ne pouvait tol\u00e9rer que cette histoire se termin\u00e2t dans l\u2019horreur et persuada L\u00e9vy de revoir son po\u00e8me\u00a0: le marin aper\u00e7oit ce qui avait toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0 et qui l\u2019accueille enfin, la Lumi\u00e8re. Apr\u00e8s un gigantesque jaillissement, le monodrame s\u2019ach\u00e8ve d\u2019un saut vers l\u2019inconnu \u00e9voqu\u00e9 par la r\u00e9sonance sympathique du piano mise en action par le barrissement du cor.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/406.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-347956 alignright\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/406.jpg\" alt=\"\" width=\"245\" height=\"368\" \/><\/a><\/p>\n<p>Mis \u00e0 part la force expressive de l\u2019\u0153uvre, l\u2019oreille est frapp\u00e9e par le d\u00e9ploiement monumental d\u2019une sonorit\u00e9, un accord emprunt\u00e9 \u00e0 <em>Fleuves<\/em> et poss\u00e9dant un \u00e9clat particulier. Cette harmonie se fonde sur une p\u00e9dale abyssale constitu\u00e9e d\u2019une quarte augment\u00e9e au-dessus de laquelle les autres \u00e9l\u00e9ments s\u2019\u00e9tagent vertigineusement sur presque sept octaves respectant et transgressant la pr\u00e9sence des sons harmoniques qui se renforcent ou se perturbent les uns les autres. Au centre de ce complexe, appuy\u00e9 par la psalmodie du baryton, un accord de la b\u00e9mol majeur dilat\u00e9 brille comme la mer au soleil.<\/p>\n<p>Ces \u00e9blouissements sont la signature musicale de Gilles Tremblay. Son langage, complexe, n\u2019est jamais compliqu\u00e9 et la diversit\u00e9 qui s\u2019y d\u00e9ploie na\u00eet de la co\u00efncidence de plusieurs plans sous la responsabilit\u00e9 de musiciens cr\u00e9atifs. Il n\u2019y a pas de crispation autour d\u2019une lettre totalitaire, mais un jeu convivial qui pr\u00e9pare au silence d\u2019adoration.<\/p>\n<p><sup>1<\/sup> On peut regarder la remarquable interpr\u00e9tation de l\u2019ECM+ dirig\u00e9 par V\u00e9ronique Lacroix sur YouTube\u00a0: <a href=\"https:\/\/youtu.be\/liYAHqAgaSs\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/youtu.be\/liYAHqAgaSs<\/a><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/TremblayImageArticle20170827.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-large wp-image-347945\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/TremblayImageArticle20170827-1024x774.jpg\" alt=\"\" width=\"702\" height=\"531\" \/><\/a><\/p>\n<h3>Bibliographie s\u00e9lective et liens<\/h3>\n<ul>\n<li>Je ne saurais trop recommander la visite du Musiflots sur le site du Centre de Musique canadienne\u00a0:<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.centremusic.ca\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">www.centremusic.ca<\/a>. On y trouve un grand nombre d\u2019enregistrements des \u0153uvres de Tremblay.<\/li>\n<li>Plusieurs vid\u00e9os pr\u00e9sentant la musique de Tremblay sont rassembl\u00e9es sur cette liste de lecture YouTube\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/playlist?list=PL77IbI6weohkf0JerPwWyxLwSEEusu0g3\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.youtube.com\/playlist?list=PL77IbI6weohkf0JerPwWyxLwSEEusu0g3<\/a><\/li>\n<li>RANALLO, Vincent (2007) \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9coute cr\u00e9ative dans les mobiles de Gilles Tremblay\u00a0\u00bb, <em>La Scena Musicale<\/em>,<em>\u00a0<\/em>vol.12 no\u00a07, avril 2007.<\/li>\n<li>RANALLO, Vincent (2010) \u00ab\u00a0Une c\u00e9l\u00e9bration sonore de l\u2019Esprit. \u00c0 propos d\u2019<em>Orall\u00e9luiants<\/em> de Gilles Tremblay\u00a0\u00bb, <em>Circuit, musiques contemporaines<\/em>, vol. 20 no\u00a03, p.\u00a045-60.<\/li>\n<li>RANALLO, Vincent (2011) \u00ab\u00a0Consid\u00e9rations sur l\u2019art vocal dans l\u2019\u0153uvre de Gilles Tremblay\u00a0\u00bb, <em>Cahiers de la SQRM<\/em>, vol.12 no\u00a01-2, p.\u00a073-82.<\/li>\n<li>RICHARD, Robert, <em>\u00c9blouissement, Gilles Tremblay et la musique contemporaine<\/em>, Montr\u00e9al, \u00c9ditions Nota bene, 2013.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un jour, alors que je jouais une m\u00e9lodie tr\u00e8s simple (\u2026) mon ma\u00eetre, pour me faire sentir la fluctuation des temps, se mit \u00e0 jouer des tambours derri\u00e8re mon dos. \u00c0 mon grand \u00e9tonnement, je suivais tr\u00e8s naturellement. 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